Prochainement :
"Transports d'exode"
A partir du 1er avril 2019

Edito

André Malraux décrivant la fuite des Républicains espagnols dans L'Espoir (1937) trouve des mots qui parlent de tous les exodes de l’Histoire et du monde : « Derrière des groupes silencieux passaient des charrettes bosselées de paniers et de sacs, où brillait un instant l'éclat écarlate d'une bouteille; puis, sur des ânes, des paysannes sans visage, et dont pourtant on devinait le regard fixe, avec la séculaire détresse des fuites en Égypte. L'exode coulait, enfoui sous ses couvertures dans cette odeur de feu, scandé par le battement profond et rythmé du canon . »

Quitter son pays. S’arracher à la terre qui vous attache parce qu’elle vous nourrit, parce qu’elle façonne votre activité, parce qu’elle vous donne un métier. Fuir. Comment transporter avec soi son existence pour fuir la peur, l’indicible, l’invivable ? Fuir et chercher refuge ailleurs. Être provisoirement ou définitivement déraciné. Comment se rattacher à une humanité devenue un temps trop précaire, sans but, presque sans objets ?

Ce sont ces questions, aussi anciennes que l’être humain, que le musée de Vassogne a voulu explorer, à sa façon, dans sa nouvelle exposition, « Transports d'exode ». Elle prolonge d’une autre manière le cycle de présentations lié à la Reconstruction et commencé en 2014. L’exode des réfugiés de 1914 est un épisode moins connu de ces années de guerre. « À la fin de la Grande Guerre, le directeur du département des affaires civiles de la Croix Rouge américaine en France, Homer Folks, pouvait écrire : «Il y avait des réfugiés dans toute l’Europe. Pendant cinq ans, c’est comme si presque tout le monde devait partir ou attendait de le faire ». La France n’a pas échappé au phénomène, avec l’accueil sur son territoire de réfugiés étrangers, essentiellement des Belges, et le déplacement de populations originaires des départements du Nord et de l’Est occupés par les Allemands ou militairement menacés . »

Objets et transports d’exodes

Ce sont 170 objets qui sont présentés dans deux espaces.

La première partie raconte les travaux et les jours d’avant la Grande Guerre. L’âne, le cheval et le bœuf forment la trinité de la traction. Ils tirent, ils portent, on les aiguillonne, on les monte. On transporte le grain, le lait, le fromage, le raisin, les pommes de terre, les légumes, le bois, le fumier, les lapins. On le fait à pied, à dos d’homme, à dos d’âne, dans des bâts, en brouette. On porte des hottes, des paniers, des cannes à lait, des cageots. La vie domestique elle aussi se transporte dans toutes sortes de boîtes car il faut bien aller parfois d’une maison ou d’un village à l’autre : boîtes de dentellière, de colporteur, à clous, pour le rangement, pour la chapelure. Et pour les jours de fêtes, le surjoug coloré du bœuf égaie, par le son mat et précis de ses cloches, la dure vie des gens de la terre.

La deuxième partie nous entraîne sur les chemins de l’exode. Tous les contenants possibles - malle, paniers, valises - sont chargés sur les premiers véhicules que l’on trouve : brouette, motobécane, charrette, porte charge...

Sabots, parapluies et cannes s’imposent pour ce périple forcé. Mais, ce sont d’abord des objets personnels que l’on emporte, souvent à la hâte, tout un attirail qui n’est pas un bric-à-brac mais un petit chez-soi portatif, pratique, indispensable et rassurant : lunettes, montres à gousset, boucles d’oreille, collier… On prend de quoi assurer le boire et le manger : assiettes, fourchettes, cuillères, couteaux pliants, verres, bouteilles et bols, casseroles, chaudrons. Sans oublier parfois un rond de serviette ou une timbale de communion qui sont aussi sûrement signes d’ancrage et de continuité qu’un blason ou une armoirie.

Le soin de soin est présent avec les petits miroirs, les rasoirs et leurs instruments à affuter. Et des draps, pour dormir enfin quelque part, dans un lit, peut-être.

Il faut emmener avec soi de quoi organiser la vie pratique, même de façon hétéroclite : ne pas oublier le porte-monnaie et l’argent ; s’éclairer avec des lanternes et des lampes à pétrole ; ranger son linge dans un panier ; trouver un peu de stabilité sous forme d’un tabouret ; une serpette, une scie pour le jardin ; un peu de ressources de la vie d’avant, poules et poussins, pommes de terre, pourquoi pas des fraises...

Le culte, avec ses chapelets et ses missels, son bénitier portatif, doit pouvoir continuer à être pratiqué aussi bien que le loisir de la tabatière.

Mais le coeur de la maison doit rester avec soi. Son chez-soi, que l’on aimerait retrouver intact, oblige d’emmener serrures et clés et pour seules preuves de propriété, les actes de notaire. Ce cœur aussi bien symbolisé par ce compas ancien, seul objet emmené par cet entrepreneur de l’Aisne, son instrument de travail et emblème de son activité.

Objets de rien, objets de tout

Emportés dans les grands flux tragiques de l’Histoire, les frêles objets présentés dans l’exposition « Transports d'exode » parlent de la fragilité des vies quotidiennes. Ce sont les vestiges de vies ordinaires bouleversées qui basculent dans le transitoire. Objets de rien, rendus anodins par le fil des jours, ils auraient pu, recouverts de poussière au fond des remises, être oubliés. Mais par le propos de cette présentation, de fragiles ils deviennent graciles. Polis par le temps, ils se transforment en d’extraordinaires reflets de vies devenues extraordinaires. Ils deviennent objets de tout. Objets de rien, objets de tout, c’est le cœur de la vocation du Musée de Vassogne.

Patrick DOUCET

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